Marie Wynants

Celle qui s’est prêtée à notre interview du mois se qualifie de « photographe épileptique ». Marie Wynants est jeune, talentueuse et elle compte déjà à son actif quatre campagnes photographiées pour Xandres. Par « photographe épileptique », elle fait non seulement référence aux crises d’épilepsie dont elle souffrait dans le passé, mais elle évoque aussi avec poésie la manière impulsive, avide et presque éphémère avec laquelle elle croque la vie et le travail. Nous avons eu l’occasion de nous perdre dans le charmant dédale de ses pensées et de goûter à l’énergie débordante qui l’anime.

Pourquoi avoir choisi la photographie ? Adolescente, tu avais d’autres ambitions : tu suivais une formation de danseuse.

« De 14 à 18 ans, j’ai effectivement suivi une formation de danse à l’école de ballet d’Anvers. Une fois mon diplôme en poche, j’ai voulu passer une audition chez Anne Teresa De Keersmaeker, mais elles ont uniquement lieu tous les deux ans. En attendant, je me suis donc dit que j’allais faire autre chose. Dans la danse, l’aspect visuel a toujours eu énormément d’importance pour moi : l’aménagement de la scène, l’éclairage… À mes yeux, le visuel primait toujours le contenu. De manière assez impulsive, j’ai décidé de consacrer une année à la photographie. Au début, je me suis sentie un peu perdue : tout le monde savait déjà ce qu’était un diaphragme, une durée d’obturation… quant à moi, je n’avais même pas encore d’appareil photo (rires). J’ai suivi ma formation à Saint-Luc à Bruxelles. Un choix qui s’est avéré gagnant, puisque cette école est excellente du point de vue tant technique que conceptuel. »

Est-ce l’aspect visuel qui t’a attirée avant tout ?

« Je pense que oui. Je n’ai jamais été une artiste conceptuelle. Mon moteur, c’est plutôt le côté visuel. Je cherche un lieu, compose ma palette de couleurs et tente surtout de créer un univers. Le concept ne se précise que par la suite. Je travaille d’abord avec mes tripes et mon intuition. »

« Par exemple, je cache souvent le visage des modèles de mes photos. Au début, je ne parvenais pas vraiment à expliquer pourquoi. Pourtant, au fil du temps, j’ai intuitivement continué à privilégier ces images sans visages. Jusqu’à ce que je prenne conscience de ma fascination pour l’absent dans un corps. Sans visage, le corps s’exprime davantage. Mon passé de danseuse me pousse souvent à chercher la signification universelle d’un corps. Notre cerveau est programmé pour détecter l’émotion sur un visage. Si ce dernier disparaît, notre lecture des émotions transmises par une image est nettement plus ouverte. »

Tu n'es jamais retournée vers la danse, puisque tu t’es lancée dans la photographie dès la fin de tes études. Un choix délibéré ?

« À vrai dire, je n’ai pas pris le temps d’y réfléchir. Je n’ai jamais exclu la danse. Mais durant ma dernière année en photographie, j’ai commencé à recevoir quelques missions. Mes amis (Max Colombie d’Oscar and the Wolf, Charlotte De Witte, NDLR) ont percé dans l’univers musical et j’ai eu la chance de pouvoir les photographier. Je n’ai pas le sentiment d’avoir totalement abandonné la danse. Je pense simplement approcher cette passion sous un autre angle à travers la photographie. Je travaille régulièrement avec des danseurs, et le mouvement est très présent dans mes clichés.»

Tu travailles pour les marques de mode, des musiciens, sans parler de tes projets personnels... Comment parviens-tu à tout combiner?

«Je ne fais pas de distinction entre mon travail commercial et mes projets personnels. Je suis très sélective dans le choix de mes clients. Je serais, par exemple, incapable de travailler pour une marque qui me parle pas ou un artiste qui me plaït pas. Cette exigence me rend très critique et me pousse à bien réfléchir au préalable, pour voir si je peux réellement apporter une plus-value à chaque client.»

« Travail personnel, commercial, musical, de mode... à mon sens, il n'y a pas de forntières entre ces differents univers. D'ailleurs, les shootings de mode et de musique sont très semblables. Dans les deux cas, il s'agit de créer un univers auquel j'apporte ma vision en tant que photographe. Dans le cas d'une maison de mode, on crée une image de marque. Du moment que je peux faire ce que j'aime - et que mon client est satisfait, évidemment - je suis contente.»

 

As-tu encore le temps de t’adonner à d’autres passions ?

« Oui, j’adore voyager. Je fais beaucoup de sport, principalement de la course. Et j’aime écouter de la musique. Mais ce qui me passionne surtout, ce sont les voyages… J’adore découvrir de nouvelles atmosphères, de nouvelles dynamiques. Voyager permet d’apprendre à mieux se connaître. On devient un citoyen du monde et on apprend à relativiser. Mes voyages m’inspirent. Ils me poussent à voir la vie autrement, à faire des découvertes et, parfois, à sortir de ma zone de confort. »

Quel est le projet dont tu es la plus fière ?

« Il y en a trois. Chez Xandres, je suis extrêmement fière de l’évolution de notre collaboration. Nous grandissons ensemble. Si j’observe les campagnes précédentes, je constate que nous avons progressé sans jamais nous éloigner du style de la marque. Un autre projet que je n’oublierai jamais, c’est celui que j’ai réalisé pour les sacs à main Delvaux. C’est lui qui m’a réellement permis de percer dans la mode. En troisième place, je citerais ma collaboration avec Max (Colombie, NDLR). Nous aussi, nous avons grandi ensemble. En tant que photographe, je pense qu’il est essentiel d’établir un rapport de confiance et (d’apprendre à) se connaître mutuellement. Cela permet de sortir de sa coquille et de repousser les limites ensemble. C’est ainsi que naissent les meilleurs clichés. » 

 

Xandres t’a élue « femme inspirante ». Quel est le modèle féminin qui t’inspire ? 

« Oh là là, question difficile… Je dirais Michelle Obama. Mais cela semble évident. Je devrais plutôt choisir une femme à laquelle je suis liée. Ma maman, par exemple. En tant que femme, mettre sa vie de côté pour un homme n’est pas forcément considéré – d’un point de vue féministe – comme un exemple à suivre. Mais c’est magnifique de faire ce don à l’autre par amour. Je retrouve cet aspect chez Michelle Obama, mais aussi chez ma maman. Elle a toujours mis ses ambitions de côté pour que mon père puisse faire carrière. Les femmes qui se sentent bien dans leur peau et sont capables de sacrifices… Je trouve ça très beau. Je pense que je pourrais aussi sacrifier beaucoup de choses par amour. Les femmes possèdent une grande force à ce niveau. Chez les hommes, c’est parfois plus difficile. »

Quels sont aujourd’hui tes rêves, tes ambitions en tant que photographe ?

« Cette année, j’aimerais travailler davantage à l’étranger. L’an dernier, j’éprouvais déjà ces ambitions internationales. On s’habitue à ce que l’on a construit dans son propre pays, tandis qu’à l’étranger, il faut en quelque sorte recommencer à zéro. Mais j’évite de me mettre la pression. En vieillissant, mon travail mûrit et j’apprends à mieux me connaître. Tous les photographes que j’admire ont percé à 40 ans. Je dois donc m’accorder du temps. »

 

Le meilleur reste à venir, Marie ! Bonne continuation !